1 novembre 2012

Le yacht "Alberta" du roi Léopold II

Le roi Léopold II a été un grand voyageur. Quoi de plus normal donc qu'il eut à sa disposition l'un des plus beaux yachts de son époque. De surcroît, c'était la mode de l'époque pour un chef d'Etat de posséder une seconde résidence sur mer, et même le pape Léon XIII n'échappa pas à la règle. Cela permettait de passer l'hiver voire une partie du printemps sous des cieux plus cléments, de se rendre dans la mer Baltique en été, et puis de participer aux traditionnelles et célèbres régates à Kiel ou à Cowes.
 
 
 
Avant son célèbre "Alberta", le roi Léopold II a possédé divers bateaux. Il pouvait déjà jouir de la "chaloupe royale", construite sous le règne du roi Léopold Ier, qu'il utilisa pour accueillir à Anvers en 1899 les explorateurs de la "Belgica" partis en 1897 pour une expédition en Antarctique. Le bordage en bois sculpté de cette chaloupe est aujourd'hui conservé au Musée Royal de l'Armée et d'Histoire Militaire. Deux bateaux du souverains ont terminé au Congo : le yacht à vapeur le "Royal" et le yacht "Héron". Le premier a été offert à l'explorateur Stanley en 1879 pour qu'il remonte le fleuve Congo et le second permit d'assurer la liaison entre Banana et Goma.
 
En avril 1897, le souverain a décidé de louer le "Sultana", un yacht construit dix ans plus tôt pour le prince de Serignano. Il l'avait remarqué lors d'un séjour sur le Côte d'Azur, le rebaptise "Clémentina", du nom de sa plus jeune fille, la princesse Clémentine, et le fait amarrer dans le port d'Ostende. Le premier voyage sera à destination de l'Ecosse, il sera marqué à son retour, à hauteur des côtes du Pays de Galles, par une grève des graisseurs et des chauffeurs. Ces derniers seront promptement congédiés et remplacés sans difficultés. Il se rend par la suite à la Kieler Woche (Semaine de Kiel), une régate fondée par l'empereur Guillaume II qui le nomme d'ailleurs à cette occasion amiral honoraire de la flotte allemande. Le roi aime également les régates de la Cowes Week, près de l'île de Wight. Il s'y rend en 1897 avec son neveu, le prince Albert, et en profitera pour rendre visite à la reine Victoria au château d'Osborne. Deux autres croisières viendront compléter cette année qui le mènera à Madère, aux Canaries, au Maroc, puis à Naples et à Palerme.
 
En 1898, il se sépare de la "Clémentina" pour prendre, toujours en location, un yacht en acier de 1.322 tonnes venant de naviguer deux ans sous le nom de "Margarita". Il a été construit à Troon, en Ecosse, par la Ailsa Shipbuilding Company pour le richissime colonel américain Anthony J. Drexel. Les plans sont signés par l'ingénieur naval G.L. Watson et la bateau possède des installations avancées permettant par exemple de chauffer les cabines ou de les climatiser. D'une longueur de presque de 82 mètres et d'une largeur de 10 mètres, il peut accéder à une vitesse de 14 nœuds.
 
 
 
Le roi Léopold II loue ce yacht par l'entremise de la firme londonienne Little and Johnson et le surnomme "Alberta". La location d'un tel bâtiment maritime, son exploitation et son entretien demandent des sommes d'argent très importantes. Le souverain peut allégrement se permettre ces dépenses grâce à sa colonie du Congo, qu'il possède à titre personnel. Le personnel, environ une cinquantaine de personnes, sera presque exclusivement composé de Britanniques. Le roi des Belges a d'ailleurs toujours navigué sous pavillon britannique ce qui lui valut des critiques dont il se défendait en précisant que le yacht était anglais puisqu'il était loué. Par ailleurs, Léopold II avait été élu par acclamation comme membre à vie du Royal Yacht Squadron. Ce statut lui apportait le privilège de pouvoir faire flotter le White Ensign, le pavillon de la Royal Navy qui possédait la priorité sur n'importe quel autre bateau. Un sérieux avantage.
 
 
 
Le pont principal est agencé comme suit : à l'avant la bibliothèque où le roi aime passer la soirée entourés d'amis, un vestiaire et une cuisine, tandis qu'à l'arrière se trouvent le salon particulier de Léopold II et sa chambre à coucher. Le salon privé et la bibliothèque étaient reliés par une coursive. L'entrepont était, lui, composé à l'avant d'une grande salle à manger, de trois cabines de luxe pour les invités, d'un office et de diverses salles de bain. A l'arrière, on y retrouve un salon - baptisé Salon Blanc en référence à celui existant au Palais Royal de Bruxelles -, la salle de bain du souverain et un boudoir que Léopold II utilise comme bureau.
 
La cabine et le lit du roi Léopold II
 
 
Le bihebdomadaire ostendais "Le Carillon" décrit l'intérieur de ses salons dans un de ses numéros : « En passant de l'un à l'autre salon, on remarque dans chacun quelque chose de nouveau, de plus beau à admirer. L'harmonie des couleurs, la richesse des tapis, le luxe des tentures, la décoration et la tapisserie, les tableaux et les bronzes, l'argenterie et les bibelots, les chines et les porcelaines et des masses d'objets achetés au cours des croisières, font de ce yacht une merveille! ». Comme précédemment avec le "Clémentina", le roi Léopold II aime se rendre aux régates, se plaît à admirer les fjords norvégiens en été et fréquente la Côte d'Azur l'été ou encore l'île de Wight où il recevra un jour à bord sa fille, la princesse Stéphanie, qui passe au même moment ses vacances sur l'île. Le sud de la France sera sans doute sa destination de prédilection, il s'y rendra de plus en plus avec l'âge et y achètera de très nombreuses propriétés.
 
Le salon du pont avant
 
 
Le yacht "Alberta" n'est pas seulement un lieu privé servant pour les croisières du souverain. Il s'agit aussi d'un moyen de transport "officiel" pour Léopold II. Ainsi, le 27 juillet 1905, le roi remonte à bord de son yacht l'Escaut jusqu'à Anvers à l'occasion des 75 ans de l'indépendance. Arrivé dans le fameux port, il est accueilli triomphalement et deux autres célèbres yachts l'attendent... Il s'agit du "Meteor" et du cuirassé "Kaiser Karl der Grosse", appartenant à l'empereur Guillaume II d'Allemagne. Le souverain sera accueilli à bord du second par son commandant qui remettra les meilleurs sentiments du Kaiser. En 1907, Léopold II visite toujours à bord de l' "Alberta", avec la famille royale, les villes de Gand, d'Anvers, de Bruge et de Zeebruges.
 
La famille royale le 23 juillet 1907 à bord de l' "Albert" pour inaugurer les nouveaux ports de Bruges et de Zeebruges
 
Quand il est amarré dans le port de Villefranche, le yacht royal fait réellement office de résidence officielle. Il y reçoit des chefs d'Etats, des ministres, des diplomates ou encore des hommes d'affaires. Le journée débutait à 6 heures 30, après s'être levé, le roi Léopold II aimait se balader sur le pont et, à l'occasion, bavarder avec des hommes de l'équipage. Après sa toilette, il prenait son petit-déjeuner dans sa cabine et lisait ensuite les journaux sur le pont. Il pouvait alors sortir et visiter en autre ses nombreuses propriétés. Il revenait pour déjeuner et le café était servi sur le pont. Le reste de la journée était consacré aux visites, localisées autour de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Le soir, à 19h00, il dînait après avoir pris connaissance de son courrier. La soirée se terminait assez tôt dans la bibliothèque, qu'il quittait pour ses appartements privés où il travaillait jusqu'à minuit. Fait cocasse : quand une escadre de la Marine française se trouvait en même temps que le yacht "Alberta" dans le port de Villefranche, tous les levers et couchers de soleil étaient rythmés au son de la Marseillaise suivie de la Brabançonne...
 
Le roi Léopold à bord du yacht royal, suivi par la princesse Elisabeth et le prince Albert
 
 
A partir de 1901, Blanche Delacroix, la maîtresse du souverain, l'accompagne lors de ses déplacements à bord du yacht royal. A partir de ce moment Léopold II délaisse fortement Ostende, pour passer davantage de temps sur la Côte d'Azur. Le roi réside bien moins à bord, il continue cependant d'y tenir audience, d'y travailler de 10 heures à midi, et ses collaborateurs y logent. En 1905, c'est durant une croisière, que celle qu'il a élevé au rang de baronne de Vaughan lui apprend qu'il va être père. C'est le 9 février 1906, que naît Lucien dans la villa "Les Cèdres" de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Lorsque le yacht était amarré, la passerelle jetée sur le quai reliait directement cette résidence, achetée par Léopold II en 1904, par un souterrain. Un second enfant, Philippe, verra le jour en 1907 au château de Lormoy, propriété du roi des Belges dans l'Essonne.
 
Léopold II et son neveu, le prince Albert, sur le pont du bâteau en grand uniforme, entourés de dignitaires de la Cour comme les jumeaux-barons Goffinet
 
 
En janvier 1906, l' "Alberta" a échappé de peu au naufrage suite à une violente tempête sur la Côte d'Azur. C'est tant bien que mal que le capitaine a sauvé la situation. A partir de 1907, le roi Léopold II délaisse davantage son yacht. En septembre 1908, la presse fait ses choux gras d'une vente publique d'objets et de meubles précieux appartenant au souverain. La vente sera finalement annulée, mais la presse parisienne annonce à son tour que le yacht devrait être mis en vente (ce qui est faux quand on sait qu'il était loué). Une certaine presse belge, elle, évoque même la prochaine abdication du Roi-Bâtisseur. C'est surtout dès novembre 1908 que l'avenir du yacht royal s'annonce compromis. Suite à des pressions internationales, Léopold II cède le Congo à la Belgique. Ses rentrées d'argent d'alors ont considérablement fondu. En 1909, le souverain confie à un de ses collaborateurs le projet de faire dessiner un "yacht royal armé". Ce projet a finalement été abandonné.
 
Le prince Albert et son oncle, le roi Léopold II, en tenue de ville sur le pont
 
 
A la fin du printemps 1909, Léopold II est de retour à Bruxelles. Il vient de passer trois mois à Saint-Jean-Cap-Ferrat, la dernière fois qu'il y met les pieds. Il décède le 17 décembre 1909, quelques jours après avoir épousé morganatiquement sa maîtresse. Le sort du yacht royal est suspendu pendant un peu plus de sept mois où il reste inoccupé dans le port d'Ostende. Finalement, le roi Albert décide en 1910 de ne pas se porter acquéreur et le bateau est envoyé au port de Southampton.
 
Acheté par un riche anglais, Jefferson Davos Cohn, le bâtiment subit un incendie en 1912 dans le port de Portsmouth. Acheté par F.-G. Bourne, il est désarmé en 1914 à Halifax au Canada et est vendu ensuite en 1917 à la Marine russe qui le surnomme en "Razsvet" et l'équipe de canons, de mitrailleurs et d'un lance-grandes sous-marines. Alors qu'il mouille à Liverpool, la révolution russe éclate et le Royaume-Uni en profite pour réquisitionner le bateau comme chasseur de sous-marins. A partir de ce moment, il est renommé "HMS Armoured Yacht Surprise". Immatriculé à l'île de Jersey dans les années 20 et 30, il connaît alors deux propriétaires anglais. Durant la Seconde Guerre Mondiale, l'Etat britannique le réquisitionne à nouveau et connaît son ultime baptême en tant que "Flagship Mediterranean Fleet". Il prend feu et sombre en 1942 au large de Lagos au Nigéria.

1 commentaire:

  1. Superbe ton article, Valentin !

    Un vrai régal à lire et à voir.

    Amicalement,

    Damien

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