2 avril 2014

L'affaire du faux roi

Le 12 novembre 1951, deux étudiants en droit de l'Université Catholique de Louvain, Alain Beltjens et Pierre Masson, se rendent au restaurant "Le Breughel". Ils y remarquent "un jeune homme distingué, un tantinet timide, aux manières quelque peu guindées, les yeux myopes clignant sous d'épaisses lunettes d'écaille". Bref, il s'agit du portrait craché du jeune roi Baudouin. Sous les allures du souverain se cache un autre étudiant, Hugo Engels, Anversois, qui se trouve alors en première candidature de médecine. Ils font tous trois connaissance et décident très vite de mettre sur pied un "coup". 
 
La scène du restaurant reconstituée (Coll. Alain Beltjens)


Le 21 novembre, l'Institut des Sœurs Annonciades du Sacré-Cœur d'Héverlée reçoit un coup de fil : le roi Baudouin a décidé de visiter de manière impromptue plusieurs établissements de la province du Brabant et celui d'Héverlée est le premier sur la liste. L'opération "Basileus", comme l'ont nommée les étudiants, est en marche. Le lieu n'a pas été choisi au hasard puisqu'il est connu par la communauté estudiantine louvaniste comme l'institut des "Mille Vierges" en référence aux pensionnaires féminines qu'il accueille. 

Le trio a su convaincre d'autres étudiants dans leur folle épopée et a même pu compter sur les conseils du professeur Charles de Trooz, ancien consul de France à Louvain, pour l'aspect protocolaire. Une premier convoi débarque à Héverlée à bord duquel se trouvent Jacques Franck, s'arrogeant le titre de baron et les fonctions de Grand Écuyer de la Cour et de chef du protocole, Pol Maldague et André Loore, interprétant le rôle d'inspecteurs de la police judiciaire, ainsi que les cinéastes de la Cour, Bernard Magos et Stany Meeus.

A 14h31 précisément, un second convoi de voitures s'arrête devant l'établissement. Il s'agit du roi, accompagné de sa cour, composée du comte Juan de Médeult, Grand-Maréchal de la Cour d'un jour (alias Roger Brulard), du marquis de Beaufort (Guy Spitaels) et du chevalier Charles des Acrémonts de Taillefer (Pierre Masson). Le souverain, possédant le totem d’Élan loyal, pouvait également compter sur la présence du baron Louis Nothomb (Alain Beltjens), commissaire de district près la troupe royale, et du Révérend Père Boris van Lerberghe S.J., aumônier de la troupe royale scoute. Bien que de nature privée, le représentant du Ministre de l'Instruction publique, M. Jacques Monet (alias Albert Maes), se trouvait dans le sillage du roi Baudouin. Citons encore Alex Maertens, Jean Calloud et Daniel Gérard dans le rôle des chauffeurs et voilà la bande au complet.

Comme on peut s'en douter, l'annonce d'une visite royale avait provoqué un sérieux remue-ménage chez les "Mille Vierges" : il s'agissait de sortir les drapeaux, d'effectuer un bon ménage et de peaufiner la connaissance de la Brabançonne auprès des pensionnaires. Le roi et sa suite sont accueillis par la Révérende Mère Supérieure, flanquée du directeur et de l'aumônier de l'institut. Les bonnes sœurs avaient même sorti le tapis rouge, mais bien trop court, il fut roulé et déroulé à plusieurs reprises pour permettre au souverain de le fouler de manière optimale...





Une visite de la chapelle est tout d'abord proposée au souverain qui peut ensuite admirer un bassin de natation désert. A l'issue, le directeur émet des doutes et exige une confirmation en bonne et due forme de cette visite royale. Un coup de téléphone est alors suggéré à destination de la Cour et le Grand Écuyer se charge d'éloigner le curieux. Il n'est pas le seul à douter. Face à l'entourage royal qui lui parait bien trop jeune, et parce que le roi a effectué le salut militaire alors qu'il se trouve en civil, l'aumônier de l'institut tente de passer un coup de téléphone. Mais il en est empêcher par les fameux agents de la police judiciaire qui lui exhibent une carte portant des cachets aussi convaincants que celui de la fanfare de Louvain... L'aumônier n'eut donc d'autre choix que de s'éclipser pour un café voisin et de prévenir la police.


(Coll. Alain Beltjens)


Pendant ce temps, la visite se poursuit dans la salle des fêtes où toutes les classes ont été rassemblées pour ce moment historique. Les étudiantes étonnent alors l'hymne national en français et en flamand, accompagnées par une religieuse au piano. Ensuite, l'enthousiasme fait place au délire lorsque, dans un discours improvisé, le représentant du Ministre de l'Instruction publique annonce que le souverain a daigné accorder très gracieusement quatre jours de congé. Il est désormais temps de mettre un terme à ce déplacement, la situation commençant à sentir le roussi. La mère supérieure, qui avait été mise discrètement au courant de l'arrivée de la police, fait alors tout pour retenir ses hôtes illustres.

Lorsque la police arrive sur les lieux, c'est la débandade. La cour prend la fuite, ravageant au passage les parterres de bégonias. Une attitude tranchant assez avec le flegme de l'étudiant interprétant Baudouin, si bien que les policiers s'assureront qu'ils n'embarquent pas là le vrai Roi des Belges. Au final, seuls les "cinéastes" de la Cour pourront échapper aux agents ce qui a permis au film de ne pas être saisi. Les autres devront subir une audition de deux heures. Informé de la mystification, le roi Baudouin - le vrai! -  a exprimé le souhait que des poursuites ne soient pas engagées à l'encontre de ces étudiants blagueurs.

Bien des années plus tard, Alain Beltjens s'est davantage épandu sur cette affaire, révélations sur lesquelles est principalement basé ce compte-rendu. Notons qu'il était alors devenu un avocat au barreau de Bruxelles et l'auteur de plusieurs ouvrages sur les origines de l'Ordre de Malte. Deux autres étudiants ont fait une brillante carrière. Le premier, Jacques Franck, fut de 1984 à 1996 le rédacteur en chef de La Libre Belgique et a été titré baron par le roi Albert II en 2003, titre qu'il avait déjà revendiqué 50 ans plus tôt. Le second, Guy Spitaels, décédé en 2012, est devenu une figure politique socialiste d'envergure, ayant été notamment président du Parti socialiste de 1981 à 1992 et ministre-président de la Région wallonne entre 1992 et 1994. Il avait d'ailleurs été nommé Ministre d’État par le roi Baudouin en 1983.  

8 mars 2014

Le château de Hohenburg

L'existence d'un château, ou plutôt d'une forteresse, dans la ville de Lenggries, au sud de la Bavière, est mentionnée pour la première fois vers 1100. Il dépend alors de la plus importante seigneurie de la vallée de l'Isar. Depuis 1566, les lieux appartenaient à la famille Herwarth. Pendant la guerre de succession espagnole, au début du XVIIIe siècle, le château est occupé par des soldats autrichiens. Pour une raison qui n'a jamais été éclaircie, le 21 juillet 1707, la forteresse est entièrement ravagée par un incendie, même s'il pourrait s'agir d'une malveillance de soldats ivres.

L'ancien château selon une gravure de Michael Wening (1701)

Le comte Ferdinand Joseph von Herwarth (1663-1731) a alors décidé de faire reconstruire un château de style baroque classique 300 mètres plus au sud. Les travaux de construction se sont étalés entre 1712 et 1718. Certaines pierres de l'ancien château ont été récupérées, également pour l'édification de l'église paroissiale Sankt-Jakob en 1722 où le châtelain repose. Les jardins, largement inspirés de ceux de Versailles, ont été imaginés par Matthias Diesel. 

Le château selon une gravure de Michael Wening (1720) montrant à l'arrière plan,
à gauche, les ruines de l'ancien château

Après divers propriétaires au début du XIXe siècle, le Schloß Hohenburg est acquis en 1836 par le prince Karl Emich zu Leiningen (1804-1856), le demi-frère de la reine Victoria d'Angleterre. A la même époque, il fait également construire le château néo-gothique de Waldleiningen, mais il est surtout intéressé par Lenggries pour la chasse. Il a apporté quelques modifications à la demeure et a opté pour un style anglais concernant les jardins. Décédé en 1856, il a cependant laissé un château quelque peu délabré. 

En 1857, Hohenburg est acheté pour seulement 32.000 florins par le baron Carl von Eichthal (1813-1880), issu d'une famille de banquiers, petit-fils d'Aron Elias Seligmann (1747-1827), banquier officiel de la Cour de Bavière qui a été fait baron von Eichthal en 1814 par le roi Maximilien Joseph de Bavière. Le baron Carl est lui aussi le banquier de la Cour, ainsi que membre du Zollparlament - créé pour réformer l'union douanière allemande du Zollverein - et cofondateur de la Bayerische Vereinsbank.

Peinture de Franz Sauer (1880)

Se considérant comme un souverain en exil après la perte de son duché en 1866, le duc Adolphe de Nassau-Weilbourg a acheté le château et les terres attenantes le 26 février 1870. Tout comme le prince Karl Emich, en tant que grand chasseur, c'est la forêt giboyeuse qui l'a surtout convaincu de faire de Hohenburg sa résidence d'été. En 1885, sa belle-mère, la landgravine Marie-Louise de Hesse-Kassel s'y éteint et sa fille, Hilda (1864-1952), s'y marie avec le grand-duc héritier Frédéric de Bade. Même devenu grand-duc de Luxembourg en 1890, il passe à Hohenburg une grande partie de son temps, délaissant volontiers le pouvoir à son Ministre d’État, l'expérimenté Paul Eyschen. Non loin du château se trouve un grand chalet, propriété du baron Berthold, l'intendant du domaine.

Carte postale, vers 1900


Le 17 novembre 1905, le grand-duc Adolphe décède au château de Hohenburg et est inhumé dans la chapelle. Son fils, Guillaume IV, prête serment à Hohenburg et durant son règne la famille grand-ducale réside souvent à Lenggries car aucune des résidences possibles au Luxembourg n'est jugées adaptées face à la maladie très précaire du souverain. C'est là qu'une délégation de la Chambre des députés vient y recueillir successivement en 1908 les serments de la grande-duchesse Marie-Anne comme lieutenant-représentant puis comme régente, l'état de santé de son époux s'étant fort dégradé. En 1911, la famille grand-ducale s'installe au château de Colmar-Berg - des travaux y avaient été entrepris - où Guillaume IV décède le 25 février 1912.



Dans son testament, Guillaume IV a légué le château de Hohenburg à sa veuve Marie-Anne. Mais la génération suivante reste attachée à cette demeure, puisque les six filles du couple y ont passé une partie de leur enfance. La princesse Antonia y a d'ailleurs vu le jour (1899-1954), s'y est mariée civilement puis religieusement les 6 et 7 avril 1921 avec le prince héritier Rupprecht de Bavière et y a donné naissance à deux de ses enfants, Heinrich (1922-1958) et Editha (1924-2013) qui  y ont également été baptisés.

Baptême du prince Heinrich de Saxe le 1er avril 1922

En réalité, en 1919, la grande-duchesse douairière s'est installée durablement au château de Hohenburg. Il s'agissait d'un souhait de la classe politique, voulant éviter une trop grande proximité entre la grande-duchesse Charlotte et sa mère Marie-Anne. En effet, l'influence qu'elle avait eu après de sa fille aînée avait été jugée néfaste et la grande-duchesse Marie-Adélaïde avait été contrainte à abdiquer. Ses filles Antonia, Elisabeth, Sophie et Hilda l'ont accompagnée en Bavière. En 1921, la princesse Sophie (1902-1941) se marie à Lenggries avec le prince Ernst-Heinreich de Saxe. L'année suivante, c'est la princesse Elisabeth (1901-1950) qui épouse au château le prince Philipp Ludwig de Tour et Taxis. En 1924, après une vie religieuse abandonnée pour des raisons de santé, l'ancienne grande-duchesse Marie-Adélaïde rend son dernier souffle au château de Hohenburg et est inhumée dans la chapelle.

Mariage de la princesse Sophie en 1921
 
Mariage de la princesse Elisabeth en 1922


Désormais seule, la grande-duchesse douairière Marie-Anne reçoit souvent la visite des membres de sa famille, comme sa fille Charlotte en 1934 qui y signe des arrêtés grand-ducaux. Les lieux sont souvent égayés des cris de ses nombreux petits-enfants. Croyant sans doute y finir sa vie, elle doit quitter le château de Hohenburg le 17 octobre 1939 après que la France et l'Angleterre soient entrées en guerre contre l'Allemagne début septembre. Avec la famille grand-ducale, suite à la violation de la neutralité du Luxembourg, elle est partie sur les routes de l'exil et a trouvé la mort en 1942 à New York.

Vers les années 1960-1960


Le 17 octobre 1947, une délégation officielle luxembourgeoise se rend à Hohenburg. Elle assiste, deux jours plus tard, à une messe célébrée dans la chapelle par le chanoine Steffen avant que le corps de la grande-duchesse Marie-Adélaïde ne rejoigne le grand-duché, où elle a été inhumée en même temps que sa mère, rapatriée des États-Unis, en la crypte de la cathédrale Notre-Dame. Sortant d'une convalescence, la princesse Elisabeth doit rejoindre Rastibonne en juillet 1950 pour assister aux noces de diamant de ses beaux-parents. Trop faible, elle s'est arrêtée au château de Hohenburg. Elle y décède le 2 août, entourée de ses sœurs Charlotte et Hilda, de sa fille Iniga et de son beau-fils. 

Septembre 2002 (© Schlossarchiv Hohenburg)

Après Marie-Adélaïde en 1947, c'est au tour du grand-duc Adolphe, ainsi que ses fils Frédéric (1854-1855) et François (1859-1875), d'être transférés de la chapelle du château de Hohenburg pour cette fois-ci la crypte du château de Weilbourg. Le 19 octobre 1953, un service religieux a été célébré dans la chapelle en présence du grand-duc héritier Jean, du prince Charles, des princesses Elisabeth et Marie-Adélaïde, de représentants de la République fédérale d'Allemagne, du gouvernement de Hesse et de la ville de Weilbourg, ainsi que des princes Ernst-August zur Lippe et Ernst-August zu Solms-Braunfels.

Janvier 2008 (© Schlossarchiv Hohenburg)

En 1953, après le départ de la dépouille de celui qui fit entrer cette demeure dans la famille, la grande-duchesse Charlotte a décidé de vendre la château de Hohenburg et ses autres propriétés en Allemagne. Il est alors devenu un collège pour filles. Aujourd'hui, deux établissements s'y côtoient gérés par l'archidiocèse de Munich et de Freising : le Mädechenrealschule St. Ursula et le St.-Ursula-Gymnasium. Ce-dernier a d'ailleurs vu passer de 1980 à 1984 la princesse Sophie de Bavière, actuelle princesse héritière de Liechtenstein.

26 février 2014

Archive : une rencontre improbable

Le 5 février 1982, le roi Léopold III s’envole de Bruxelles pour le Kenya, avec sa fille la princesse Esméralda et son secrétaire, le colonel baron Philippe van Caubergh. Ce voyage est l’avant-dernier pour le souverain puisqu’il se rendra encore en février 1983 au Sénégal avec sa fille cadette. 

Le lendemain, le 6 février 1982, sa petite-fille Marie-Astrid de Luxembourg, dont il est également le parrain, se marie civilement puis religieusement avec l’archiduc Carl-Christian d’Autriche. Le roi Léopold III a été invité au mariage, mais il a préféré décliner l’invitation. La crise entre « Laeken » et « Argenteuil » a également eu des incidences sur les relations entre l’ex-Roi des Belges et la famille grand-ducale. Mais voilà que Marie-Astrid et son époux ont choisi le Kenya comme voyage de noces... 




Le lundi 15 février, au Serena Beach de Mombasa, le hasard fait bien les choses. Dans ses notes de voyages, le roi Léopold III indique : « Rencontrons à l’hôtel Astrid et Christian de Habsbourg en voyage de noces ! ». Le roi ne s’épanche pas vraiment, mais ses carnets de voyage servent avant tout à mentionner ses faits et gestes, indiquer les endroits qu’il découvre, la faune et la flore qu’il observe et les personnes qu’il rencontre. La dernière fois qu’ils se sont vus, ou plutôt entraperçus, ce fut lors des funérailles de la reine Elisabeth en 1965. Marie-Astrid avait alors onze ans et avait été emmenée avec son frère Henri aux obsèques de son arrière-grand-mère. 

Le mardi 16 février 1983, ils se revoient, dînent à l’hôtel et assistent ensuite à une course de crabes animée par le manager du Senera Beach. Le lendemain Marie-Astrid et Carl-Christian viennent dire au revoir au roi Léopold et à sa fille qui prennent ensuite l’avion pour Nairobi. On imagine que cette rencontre fortuite n’a pu que faire plaisir à l’ancien roi et à sa petite-fille. Un an et demi plus tard, la princesse Marie-Astrid assistera aux funérailles de son grand-père en l’église Notre-Dame de Laeken… 


Source : 
- Léopold III (2004), Carnets de voyages. 1919-1983, Bruxelles, Éditions Racine, pp. 496-497